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Propos

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Mon questionnement a pris corps à travers un dialogue ininterrompu entre art et spectacle. Porté à ses débuts sur les fondements théâtraux, il s’est peu à peu engagé sur le jeu et ses mécanismes, sa représentation, avant de s’orienter vers l’espace de la relation.

« Le jeu en tant qu'activité exercée librement, sans obligation, par plaisir, est au sens large du mot une des composantes la plus fondamentale de toute manifestation artistique. » (Fred Forest -Manifeste pour une esthétique de la communication-1983).

# Dans le calme de la Bretagne, je me suis interrogée sur mon rapport au temps. En effet, le gain de temps me parait être la donnée fondamentale autour de laquelle s’organisent nos sociétés occidentales : nous courrons après un temps que nous contribuons nous même à accélérer. Cette réflexion a pris la forme d'un passe-temps : un jeu de société ("Efficacité"), avec un plateau dessinant une montre, de gros pions illustrant des gens qui courent, et des cartes stupides imposant de réaliser des actions absurdes dans le but ultime de gagner du temps .

Le jeu est une activité : « libre, séparée, incertaine, improductive, réglée et fictive. » (R. Caillois -« Des jeux et des hommes »)

La réalisation de cette pièce m’a directement plongée dans un questionnement sur l'acte de jeu. J’ai pensé interroger cette notion par le biais de « jeux injouables», empêchés ou comportant un vide réglementaire.
En considérant que « le joueur est toujours volontaire pour jouer » et que « ce sont les règles qui créent la fiction », nous acceptons l’idée que le jeu ne préexiste pas à la règle, mais quelques questions demeurent : qu’advient-il d’un jeu dont personne ne connait les règles ? Y joue-t-on ? Si oui comment ?

J'ai conçu un jeu (Champ libre) dont j'ai dissimulé les règles : Le jeu est composé d’un système de portes (jaunes, rouges, vertes) enchâssées dans un plateau triangulaire. Sur cet ensemble de portes est posé un deuxième plateau accueillant des volumes empilés. Certaines portes en s’ouvrant déplacent les volumes et les font chuter. Il s’agit donc d’ouvrir un passage de part en part en maintenant les volumes en équilibre sur leur plan. Le jeu se joue à deux ou trois. La règle du jeu écrite sur le premier plateau, n’est accessible que partiellement en démontant le dispositif. Je le présente démonté. Les règles du jeu préétablies définissent et conditionnent la structure de l’objet. Le visiteur est amené à manipuler le dispositif pour essayer d’en retrouver la logique de fonctionnement. N’y parvenant pas, il finit souvent par organiser les portes selon un ordre qu’il s’est fixé. Le visiteur organise un système, invente, produit une composition abstraite, devient créateur. Je photographie ces agencements.

# Je propose un jeu empêché qui deviendrait la mémoire des choix et du chemin emprunté par le joueur. « Les lunettes de Jacques » est un jeu qui réemprunte un système de jeu vidéo et en donne une représentation manipulable. Il se présente sous la forme une petite chose délicate composée d’une boite en carton blanc, d’un ensemble de petits dessins au traits, d’une aiguille et de son joli fil de coton rouge. Elle est destinée à passer dans différentes mains et à être salie. Le jeu ne se joue aisément qu’une fois. En effet, chaque partie noue un peu plus les feuillets entre eux et le transforme progressivement en un objet injouable.
Le jeu porte peu à peu les traces de son vécu de son histoire et témoigne des liens tissés, des chemins de découverte empruntés par le joueur. Mais le jeu semble trop fragile et le « joueur » hésite à jouer. Il comprend très vite qu’il laissera des traces et qu’il opèrera une transformation définitive sur l’objet. Il choisit de circuler dans les images, de les feuilleter ; il reste à distance.
Il semble que le jeu doive apparaître comme anodin ou inconséquent pour que l’on s’y prête aisément.

Le jeu s’accompagne “d’une conscience spécifique de réalité seconde ou de franche irréalité par rapport à la vie courante” (R. Caillois).

# Le joueur simultanément créateur, acteur et spectateur. Il crée et participe à un univers fictionnel auquel il s’abandonne pleinement sans jamais perdre la conscience de lui même, et du monde réel.  Je propose au visiteur de faire avec moi l’expérience de cet état de conscience :
Je l’invite pour un face à face, à glisser tête et épaules dans un univers cotonneux; Il est question de placer sans utiliser les mains, une grosse bille dans un des trous de sa couleur. Dans cet espace fictionnel, un échange unique a lieu : nous nous trouvons adversaires et partenaires le temps du jeu, plongés dans une drôle d’intimité. La structure enferme nos visages dans une lumière rougie. Le plateau de jeu est un coussin et nous y avons posé nos têtes ; on se croirait dans un lit. Nous nous percevons comme à la loupe. Il n’existe aucun moyen d’échapper au regard de l’autre. Le face à face est obligatoire avec toute la gène et l’étonnement qu’il suppose. Sous couvert de jeu, j’ai attiré le joueur à partager un espace restreint et quelque peu intime avec moi. Il est piégé : je peux le dévisager à loisir. Il reste car tout moment, il lui est à possible de se réfugier dans le jeu pour échapper à mon regard. Le jeu est à la fois un piège et une issue.

L’exposition est une possibilité de rencontre entre un public et une œuvre. Idéalement, elle devrait être perçue comme un événement unique au même titre que la représentation théâtrale et envisagée comme une expérience subjective. Je partage l’idée que «l’art est un état de rencontre », comme l’affirme Nicolas Bourriaud dans son essai sur l’esthétique relationnelle. Cependant, il semble que le lieu d’exposition soit moins propice que le théâtre à "fabriquer" cet état particulier. Cette difficulté tient je crois au fait que le public n’est pas captif : il est libre, d’aller et venir dans l’espace d’exposition, de circuler dans un univers ou pas, de se prêter à l’expérience proposée… de fait, le visiteur qui accepte l’expérience sensitive le fait en conscience, et la rencontre si elle a lieu, est le résultat d’un acte volontaire de part et d’autre.
# "Grattez- moi" est une pièce dont l’objet est d’interroger les conditions de la rencontre. La pièce est composée d’un petit présentoir comportant des cartes sur lesquelles figure un portrait photo de moi, en degrés de gris, trame sérigraphique apparente, comportant la mention « grattez- moi ». Le visiteur est invité à se saisir de mon image et à l’effacer pour découvrir…une surface réfléchissante, lui renvoyant grossièrement sa propre image et mes coordonnées.
J'ai présenté cette pièce lors de l'exposition "le multiple" à la Chaufferie de Strasbourg. Il n'est resté aucune carte, mais je n'ai reçu aucun appel.
J'en ai conclue que l’invitation ne suffit pas car elle laisse la place à l’inhibition : une fois sorti de l’exposition, le visiteur retrouve ses comportements réflexe, les codes sociaux ; retourne à son quotidien et se tient à distance d’une expérience potentiellement dérangeante.

Faut-il travailler à une douce aliénation du visiteur pour lui permettre de vivre une expérience sensitive ?
Bruce Nauman avoue « Dans les premiers corridors, [...] le problème, pour moi, était de trouver comment limiter la situation pour que la performance ressemble à celle que j'avais à l'esprit. Dans un sens, c'était une forme de contrôle. Je ne voulais pas que quelqu'un d'autre ait une autre idée de ce qui pouvait être fait dans les corridors. ».
Pour attirer le visiteur, Bill Viola joue sur le temps du cheminement : à la 3ème biennale de Lyon en 1995 (interactivité) on entendait au loin un bruit sourd, un « baowm » qui semblait venir des entrailles de la terre. Irrésistiblement j’étais attirée par le son, conduite à son origine. Le bruit se faisait de plus en plus fort et net au fur et à mesure de ma progression, jusqu’à ce que, dans un fracas assourdissant, je découvre chute d’une goutte d’eau !
L’artiste donnait à voir la puissance de l’eau, son poids, sa force symbolique, le temps, l’éternité,… et je la saisis pleinement dans la vacuité de mon étonnement. Dans le temps de ce cheminement, je m’étais égarée dans des spéculations mentales. Au moment de la découverte visuelle, je venais d’abandonner toute interprétation. J’avais laissé un espace pour l’expérience visuelle.

# Pour provoquer des rencontres amoureuses, j’ai envisagé de diriger et contraindre les visiteurs à traverser un chemin unique.

Nombreux sont ceux qui cherchent à « rencontrer l’âme sœur », cet autre qui nous permettrait d’atteindre la complétude. Jusqu’à une période récente, l’histoire d’amour était l’affaire de Dieu, du hasard ou du destin, même s’il arrivait parfois de faire appel à une entremetteuse ou aux élixirs magiques d’un apothicaire. L’amour échappait au rationnel jusqu’à ce que notre monde cartésien crée les agences matrimoniales, les petites annonces, « tournez manège », les « speed dating » et avec l’expansion d’Internet, les sites de rencontres et leurs systèmes de recherche. Aujourd’hui nous avons donc l'avantage de pouvoir faire appel au soutien de spécialistes dans notre quête ! Le travail est quasi scientifique : chacun entreprend de se définir et d’établir les critères de sélection auxquels l’autre devrait correspondre pour que la rencontre amoureuse puisse avoir lieu. Mais aucun ne s’inquiète d’être en position de recevoir l’autre. Tous déploient une énergie folle pour choisir qui aimer et de qui être aimé; Mais dans cet espace étriqué, quelle place est laissée à la surprise, au merveilleux et à la fantasmagorie ? Une histoire d’amour ne se tisse-t–elle pas inconsciemment autour des contes de fées ?
A partir de cette interrogation, j’ai conçu "Coup de foudre", un dispositif qui est resté à l’état de projet. En voici le descriptif :
Il s’agit d’ une installation qui se lit en deux temps : le spectateur se trouve successivement acteur puis spectateur. Tout d’abord, le visiteur se trouve face à deux portes de cabines d’essayage : une pour les femmes, une autre pour les hommes. Au dessus de chaque porte se trouve un voyant lumineux indiquant si le lieu est libre ou occupé. Une seule personne peut entrer à la fois. Le visiteur pénètre dans une cabine d’essayage. Il est indiqué : « attention vous êtes observé ». Il y a un banc fixé sur la porte et celle-ci pivote sur elle-même lorsqu’on s’y assoit. La porte dérobée de la cabine conduit à cheminer parmi une accumulation d’éléments visuels et d’objets issus des contes de fée ou d’histoires d’aventures. De part et d’autre l’installation est fonction du sexe du visiteur. Par exemple, le visiteur femme, est invité à mettre les chaussures de cendrillon pour avancer dans le couloir du château de la belle et la bête, puis à expérimenter les matelas de la princesse au petit pois… Le visiteur homme quand à lui emprunte le chemin du preux chevalier, de superman…En dernier ressort tous deux se trouvent face au « miroir magique » qui découvre en symétrie l’espace du sexe opposé:
y a-t-il quelqu’un ? Un événement unique aura-il lieu ? Y aura-t il une rencontre ?

Le dispositif est un passage, un sas. Dans un deuxième temps, les participants se retrouvent de l’autre côté, invités à monter sur une plateforme d'où ils pourront être spectateurs. Les couloirs dessinent un cœur (de carte à jouer). L’intérieur est visible du dessus par le truchement de miroirs sans teint. Les visiteurs peuvent observer les suivants comme on observe le comportement des animaux en laboratoire. Cependant, l’installation ne représente pas un dispositif d’étude scientifique mais réemploie l’esthétique des contes et des films fantastiques et tous les clichés y sont rassemblés.


Par la suite, mon travail s’est organisé autour de la volonté de représenter dans le même espace deux réalités distinctes, superposées, parfois mêlées et interdépendantes : la réalité individuelle, sensitive, émotionnelle, perceptive, et la réalité commune, objective, rationnelle, voire scientifique.
 

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